01 décembre 1998| Vol. 1, No. 1 - Décembre 1998 |
Portrait d'une femme d'affaires dynamique et engagée

C’est avec la plus grande générosité, que Nicole Paradis, chef d’une entreprise en pleine expansion, a accepté de nous rencontrer, par un après-midi de novembre pluvieux. De la salle où nous discutons, des bruits métallisés de martèlement dans toutes les tonalités entrecoupent nos phrases : Les abeilles sont au travail.

Mais pour que ses dernières puissent s’activer, il a fallu à leur reine beaucoup d’audace et de courage. « J’ai démarré mon entreprise parce que j’avais une idée et je n’avais pas peur de me tromper. Je n’aime pas me tromper, mais si ça arrive, je l’accepte en me disant qu’il faut passer par là pour avancer. »

En effet, Nicole Paradis appartient à cette catégorie d’êtres humains exceptionnels qui, sans aucune condition favorable, s’accrochent à leur vision et parviennent à se construire eux-mêmes et à réaliser des choses hors du commun. « J’étais au Lac- Saint-Jean, j’avais pas de métier, de diplôme, pas de contacts, rien. J’avais deux jeunes enfants et je voulais retourner sur le marché du travail. J’ai commencé comme emballeuse dans une épicerie, mais j’ai fini caissière en chef. Je me suis toujours dit que si je pouvais rentrer quelque part, je me chargerais d’en faire une réussite. »

L’idée qui transforme toute une vie

En 1987, installée à Montréal, elle confit ses adolescents à leur père. Elle travaille d’abord à maintenir une estime personnelle à toute épreuve. « Pour garder ma vision, ma confiance je me suis dit qu’il fallait que je me trouve une belle job. J’ai donc travaillé à l’étage de l’exécutif d’une grande banque au centre- ville, avec les V.I. P. C’était un tremplin idéal dans ma vie. Je n’étais pas inquiète. Je savais qu’il allait arriver quelque chose, une opportunité quelque part. J’étais heureuse. « Cette foi en elle-même et en la vie a tôt fait de lui rapporter.

Sur son chemin, elle rencontre un homme qui, éblouit par son potentiel, lui fait part d’une carence de main-œuvre dans l’assemblage de certains produits commerciaux. L’absence d’entreprise pouvant superviser ce travail qui requiert une habilité manuelle qu’aucune machine ne peut combler, représente l’ « opportunité » à saisir. C’est ainsi qu’en 1988 sont nées Les Abeilles au foyer . « On avait besoin de faire assembler du matériel. Alors j’ me suis dit que ça pouvait s’assembler dans les maisons. J’ai donc envoyé du matériel à assembler aux femmes qui s’ennuyaient chez elles. Elles pouvaient faire ça le soir, en écoutant la télé, et gagner un revenu supplémentaire. C’était fou mon affaire…s’il avait fallu que je fasse un plan d’affaires avec ça, y ‘a personne qui m’aurait aidé. » Mais comme les plus belles réalisations partent souvent d’un projet saugrenu, Nicole Paradis a vu juste. Elle a su ciblé un domaine sous-exploité et répondre au besoin précis des grosses entreprises.

Le secret de sa réussite actuelle est aussi d’avoir osé risquer tout ce qu’elle possédait pour se réaliser elle-même et améliorer son sort. « Beaucoup de personnes voudraient qu’on leur garantisse un succès avant même de commencer. Elles voudraient partir en affaires sans rien risquer. Moi, ça fait dix ans que j’ai mon entreprise et s’est risqué à vie! » Aujourd’hui, Les Abeilles, sont sorties du foyer. Depuis 1990, leur ruche a pignon sur rue au 11 451, rue Sainte-Catherine Est à Montréal. La volonté de la dirigeante de donner un statut officiel à ses employées et la nécessité d’espace pour répondre aux commandes de plus en plus importantes de l’entreprise ont influé sur l’évolution des Abeilles.

La philosophie d’une femme « éveillée aux autres »

Femme de tête, Nicole Paradis n’a toutefois jamais renié son passé et encourage d’autres femmes à se réaliser et à concrétiser leurs rêves, quels que soient les obstacles : « Une femme seule chez elle, sans revenu, sans diplôme, qui ne sait pas comment elle va faire manger ses enfants pourrait se décourager en regardant Nicole Paradis à la tête d’une entreprise qui fait un million et demi de chiffre d’affaires par année, employant au-delà de quarante personnes. Elle ne peut pas faire le lien entre nous deux, mais ce que cette femme-là ne sait pas, c’est que j’ai été à sa place un jour et qu’on peut s’en sortir. »

Remplie de projets pour son entreprise et sa famille, la présidente des Abeilles rayonne d’enthousiasme et fait l’unanimité chez ses « ouvrières », permettant à celles-ci de s’épanouir dans un climat de travail chaleureux, les faisant bénéficier d’horaires flexibles adaptés à leurs besoins individuels.

Notons que l’entreprise est constituée d’une majorité féminine. Pour Madame Paradis, la réussite ne se mesure pas seulement à l’aspect financier. Si elle a réussi sa vie s’est qu’elle a investi dans toutes les sphères importantes de son existence. Comme elle le dit si bien elle-même : « La vraie réussite, c’est la réalisation de soi-même selon ses propres valeurs et capacités. Être une bonne mère de famille, c’est une réussite, si cela me comble. À une époque, la plus belle réussite que je pouvais avoir était d’être une bonne mère de famille. Je me suis accrochée à celle-là pour en entreprendre d’autres plus tard. Réussir sa vie, c’est une accumulation de petites victoires. » Ses deux enfants auprès d’elle (son fils dirige une entreprise dans des locaux adjacents aux siens et sa fille a toujours travaillé à ses côtés), Nicole Paradis est une femme comblée.

Le bonheur est simple, de l’avis de Nicole Paradis. Il s’agit de se prendre entièrement en charge et d’avancer vers la réalisation de ses rêves. « Si t’aimes ce que tu fais ou que tu n’aimes pas ce que tu fais, t’es la seule responsable. Si tu ne sais pas quoi faire pour changer ta vie, commence par accepter ce que tu as et par donner ensuite. » Certes, elle admet avoir une force de caractère exceptionnelle, mais prône la relativité de la réussite pour chacune : « La clef est de se demander ce que l’on a et de ne pas se comparer aux autres. Ça ne sert à rien d’envier ou de jalouser quelqu’un, car pendant ce temps, on n’avance pas.» L’essentiel, Nicole Paradis le possède et n’a jamais hésiter à porter secours à une amie dans le besoin. Elle donne et, comme elle est confiante en la vie, reçoit tout autant. Lorsqu’on lui fait remarquer sa solidarité féminine, elle se dit plutôt « éveillée aux autres » ce qui, effectivement, la caractérise à merveille. Au quotidien, sa première ambition s’avère des plus réaliste : influer sur la qualité de vie des gens qui l’entoure.

La différence entre pauvre et « cassée »

Si elle n’a pas roulé sur l’or toute sa vie, Nicole Paradis s’est toujours strictement interdit de se considérer comme pauvre. « La pauvreté, c’est entre les deux oreilles, c’est malheureux et ça semble être un état permanent. Tandis qu’être cassée, comme je le disais parfois, c’est temporaire et ça n’a rien à avoir avec la dignité. Ça concerne seulement l’aspect matériel.» Actuellement, selon la dirigeante d’entreprise, la pauvreté découle non seulement d’une conjoncture économique, mais aussi de l’isolement des gens. L’individualisme croissant dans notre société se trouve en cause. «Tu veux vivre seule, tu veux payer ton loyer seule, avoir des enfants toute seule (dans certains cas), tu veux avoir une voiture seule… Bien ça coûte cher toute seule! ». Ce constat réaliste s’inscrit dans la lignée du discours de Madame Paradis sur la prise en charge de soi-même et la responsabilisation de l’individu face à ses actes : « On est souvent égoïste, dit-elle. On veut tout changer, mais on ne veut pas payer le prix du changement. »

Épanouie, heureuse et fière de l’entreprise qu’elle a mise sur pied sans compter ses heures, la reine des Abeilles n’hésite pas à nous divulguer ce qui a fait et continue de perpétuer sa réussite. « Ma recette, c’est de me lever tous les matins, de rendre grâce et de fournir un effort de plus pour avancer. »

Audrey Coté