Saint Pierre s’embête. Il va et vient les mains derrière le dos devant la porte du ciel. De l’endroit où il se trouve, il a une vue imprenable sur l’espace. Des yeux, il scrute les corridors aériens les uns après les autres. Non personne ne vient ! soudain, il se ravise. Il porte son regard au loin, de toute ses fibres. Mais oui des gens approchent. Il va enfin pouvoir s’occuper.
-Bonjour madame, dit-il à la femme obèse qui ouvre la marche, que vous est-il arrivé? Vous paraissez plutôt mal en point!
- Eh bien voilà, Monsieur saint Pierre, je n’arrive pas à maigrir et comme j’en étais profondément malheureuse, j’ai décidé d’en finir avec la vie. Je me suis jetée de la fenêtre du dixième étage. Et voilà!
Ce n’est pas dans la politique de Jésus, madame, d’accepter des suicidés dans son Paradis. Il vous avait fait cadeau de la vie, votre devoir était de l’utiliser jusqu’à la limite. Enfin! Nous réglerons votre cas plus tard.
Au suivant
Une petite vieille s’avance :
-Moi, Monsieur saint Pierre, je marchais tout bêtement sur le trottoir quand la grosse dame qui me précède a dégringolé sur mes pauvres os . Malgré toute ma bonne volonté pour m’extirper de sa masse, je n’ai bientôt eu plus d’autre choix que d’expirer.
-Vous m’en voyez peiné, ma pauvre dame. Et vous, monsieur, demande Monsieur saint Pierre à l’homme âgé qui est devant lui maintenant.
-Moi, j’accompagnais ma femme qui vient de vous parler. Quand j’ai vu ma pauvre conjointe se défaire en morceaux sous le poids de l’immense femme, mon cœur s’est arrêté net!
-Seigneur Dieu que le hasard fait mal son travail depuis quelque temps! Il va falloir en réviser les règles… S’il en existe, grogne saint Pierre. Et vous, jeune fille, demande-t-il à la jolie personne qui suit, qu’allez-vous me raconter?
-Moi Monsieur saint Pierre, je broutais les vitrines des magasins quand j’ai vu dans un éclair les événements qui viennent de vous être racontés. En voyant le gâchis, j’ai été prise d’une crise d’hystérie et j’ai couru dans la rue où une voiture m’a proprement écrasée.
-Ma pauvre enfant! J’éprouve un chagrin infini à vous savoir morte dans la beauté de l’âge. Mais enfin ! C’est la vie! Bon, passons au monsieur suivant. Quel désastre vous amène, mon ami?
-C’est moi Monsieur saint Pierre, qui a frappé la demoiselle avec qui vous venez de causer. En essayant de l’éviter, j’ai frappé de face une voiture qui venait en sens inverse.
-Bon, accélérons, dit Monsieur saint Pierre, j’ai l’impression que je devine pourquoi le monsieur qui s’en vient ici.
-Moi dit l’homme, je n’ai pas eu le temps de prévoir ce qui m’arrivait. Une automobile qui venait d’écraser une femme est venue percuter la mienne. Le choc a été d’une violence fatale, si on peut dire. Je n’ai fait ni une ni deux et me voici. C’est beau chez vous!
-Oui, c’est assez bien agencé, répond saint Pierre. J’aime particulièrement les étoiles sur le fond du plafond.
-Ce que j’aime le plus chez vous, reprend l’homme, ce sont vos moquettes.
- Vous les aimez, oui?, dit saint Pierre flatté. Ce sont des pastilles de nuages. J’en dépose un peu partout par le beau temps.
-Bonjour mon garçon, enchaîne saint Pierre à un jeune homme qui arrive en courant. Qu’est-ce qui se passe avez toi?
-J’étais en voiture avec mon père à qui vous venez de parler quand on a été frappé de front par une voiture. Mais je ne pense pas que je vais rester ici longtemps, les médecins font actuellement de l’acharnement thérapeutique sur mon corps. Oui vraiment, je crois que je vais m’en retourner.
-Mon garçon, quand on meurt on ne revient jamais! Seul Monsieur Jésus a réussi ce truc il y a longtemps et ça n’a pas été facile. Il a fallu qu’il pratique d’abord sur son ami Lazare. Depuis, il n’a plus jamais recommencé cet exploit.
Mais le garçon, entêté reprend le corridor aérien par où il était venu et s’en va d’un pas pressé retrouver son corps abandonné dans le corridor de l’urgence.
Saint Pierre, incrédule, le regarde s’éloigner puis reprendre vie. Il place ses mains en porte-voix et hurle en direction de l’espace :
-Ohé, Jésus!
-Oui, qu’est-ce qui se passe? gronde une voix du tonnerre.
-Comment « qu’est-ce qui se passe? »! Pour quelqu’un qui était censé tout savoir!
-Oh! Laisse tomber! Ça c’est pour les journalistes et les évangélistes! Pourquoi m’as-tu fais sortir de mon glorieux repos?
-C’est au sujet de ton invention sur la résurrection. Tu ne te serais pas fait piquer ton idée par hasard ?
Louise Lemieux



