01 juin 1999| Vol. 1, No. 3 - Juin-Juillet 1999 |
Entre la communauté et le communautaire

Avec les yeux perçants et son sourire enjôleur, Sœur Dolores Riopel sait retenir l’attention. Oubliez cornettes et robes noires! Sœur Dolores passe incognito sur la rue, si ce n’est des femmes qui la hèlent au passage en se rappelant les bons conseils et sa surveillance : «Bonjour Sœur Dolores! Me reconnaissez-vous?»

Bien sûr qu’elle reconnaît la plupart de celles qu’elle avait aidées alors qu’elle avait fondé et dirigé l’Accueil Le relais de 1964 à 1967.«Ça été un vécu de 24 heures, sept jours sur sept, 365 jours par année avec une famille de dix-sept jeunes filles. Ce que je retiens de cela, c’est que ces enfants qui arrivaient en révolte et qui avaient une mauvaise image de nous au départ, n’avaient pas eu beaucoup d’affection. Autant ces jeunes filles arrivaient en sacrant, autant elles pleuraient en partant, car elles avaient réalisées que nous étions là pour elles.»

Ce qui frappe et réduit lorsqu’on rencontre Sœur Dolores, C’est son humanisme, sa foi en l’être humain dépasse les beaux discours de parade. Il prend forme dans le quotidien, s’inscrit au fil des réalisations jalonnant l’existence de la Sœur du Bon-Conseil. Depuis 1951, date de son entrée chez les Sœurs du Bon-Conseil, son action rayonne dans plusieurs sphères du milieu communautaire. Entre autres, elle a participé activement à la fondation de Tel-Aide (1971), Grossesse- secours (1971-1973), du Centre Le Havre Inc. (1979-1984). Elle a aussi été administratrice et membre de trois comités Centraide Montréal (1987-1992), a été l’une des directrices et vice-présidentes de la Confédération des loisirs du Québec(1959-1971) et a agit comme fondatrice, et administratrice, et vice-présidente de la section française du Forum de Montréal des citoyens âgés de Montréal. Et la liste pourrait s’étirer encore longtemps!

Du service des renseignements à l’apostolat de Marie Gérin-Lajoie

À écouter cette religieuse au bagou proportionnel à ses nombreuses réalisations, qui pourrait se douter qu’elle a travaillé au services des renseignements américains lors de le Deuxième guerre mondiale? Eh oui! Née à Chelsea dans le Massachusett aux États-Unies, Dolores Riopel étudie à Montréal jusqu’en 1941. De retour dans son pays natal, elle poursuit ses études en administration et travaille pendant deux ans dans une compagnie d’ingénieurs. En 1943, elle s’enrôle dans la U.S. Air Force et est assignée au Services des renseignements en Nouvelle-Guinée hollandaise et aux Philippines jusqu’à la fin de la guerre en 1945. Ensuite, elle passe un an en Allemagne à l’emploi du Gouvernement américain dans la Civil Sensorship Division. «À la guerre, et pendant l’après-guerre en Europe, j’ai conscientisé l’abus que pouvaient avoir les vainqueurs sur les vaincus.» C’est d’ailleurs cette sensibilité aux plus démunis de la société qui l’incite à consacrer sa vie à les aider à améliorer leur sort.

À vingt-sept ans, Dolores Riopel s’engage à suivre les traces de Marie Gérin-Lajoie et entre chez les Sœurs du Bon-Conseil : «Lorsque j’ai rencontré Marie Gérin-Lajoie, la fondatrice, j’ai été conquise par cette communauté qui se dévouait pour les œuvres sociales. Elle disait que ce qui est nécessaire dans la vie, c’est de prendre les gens là où ils sont et les amener à leur plein épanouissement afin qu’ils deviennent des citoyens responsables, capables de s’engager socialement. J’ai donc entrepris de préparer des multiplicateurs qui entreprendraient des projets pour répondre aux besoins de la société qui étaient pas comblés par les gouvernements.» Entre les services de renseignements et l’enseignement de Marie Gérin-Lajoie, il y a tout de même un point commun : la communication . Et pour cause .. la majorité des organismes qu’elle a participé à fonder sont des services d’écoute. On a qu’à songer à Tel-Aide, Grossesse-Secours, Centre d’écoute Le Havre et, plus récemment en 1983, à Famille Nouvelle.« La preuve que ces services étaient nécessaires, c’est que tous ces services existent encore», mentionne celle qui ne cesse de croire en la nécessité d’amener chaque être humain à conquérir son autonomie.

Une sœur volante au secours de la famille

Si, à soixante-quinze ans, la fougue altruiste anime encore la Sœur du Bon-Conseil, c’est que la foi en sa mission a toujours guidé son existence : «Dans toutes les fondations auxquelles j’ai participé, j’ai toujours dit à Dieu : « Moi j’vais faire tout mon possible ici et toi tu fais ce que tu peux là-haut. Si ça ne fonctionne pas, tu fermeras ça au plus vite. » Jusqu’à maintenant, rien n’a fermé », dit-elle avec une étincelle d’éternité aux yeux. En 1987, en compagnie de Jean-Pierre Dion, elle fonde le Lien, un centre de formation et de ressources pour les organismes communautaires. Par la même occasion, elle met sur pied l’organisme dont elle a toujours rêvé pour compenser la perte des bureaux de services sociaux des Sœurs du Bon-Conseil lors de la Révolution tranquille : «Ça a pris 16 ans, mais nous sommes parvenues, avec Famille Nouvelle, à redonner un service de thérapie aux gens démunis .»

En effet, Famille Nouvelle est un organisme sans but lucratif permettant aux individus, aux couples et aux familles à faible revenu de bénéficier de ses services psychologiques professionnels. Mais sa mission première est de rétablie la communication entre les membres d’une même famille à l’époque où celle-ci se trouve souvent chamboulée par le divorce ou par la vie trépidante d’aujourd’hui. «La famille, à cause de tout notre système économique obligeant les parents à travailler tous les deux pour avoir maison et voitures, fait en sorte qu’il y a une loi de compensation : le temps que les parents ne peuvent consacrer à leurs enfants est remplacé par du matériel. Or, sur le plan strictement matériel, les enfants sont comblés, mais ils manquent souvent d’affection et de présence.» La situation des jeunes préoccupent beaucoup Sœur Dolores. C’est du moins à eux qu’elle a songé en premier lorsqu’elle a fondé Famille Nouvelle. Le désespoir qui en conduit plusieurs au suicide est attribuable, selon elle, aux bouleversements sociaux et familiales de notre époque.

«C’est le désir qui entretient l’espérance et la vie. Nos jeunes d’aujourd’hui n’ont plus de désirs. Aussitôt qu’ils ouvrent la bouche, on leur achète un jouet. Ils n’ont plus le temps de désirer : on comble continuellement de faux besoins. Les jeunes ont trop tout facilement. Ils sont désabusés et ça se comprend! Le désir n’a pas le temps de s’installer en eux. Ma plus grande prière est que Dieu mettre au cœur de tous nos jeunes des désirs. Qu’ ils aient le désir, l’attente d’une réalisation, car quand tu n’as pas de projets, c’est la mort. » Sans contredit, l’action concrète de Famille Nouvelle touche à l’absolu de sa prière. « Il faut apprendre aux gens à s’aider eux-mêmes et obtenir eux-mêmes ce qu’ils ont besoin sans toujours compter sur les autres», ajoute la disciple de Marie Gérin-Lajoie.

Femme avant d’être religieuse

Certes, la simplicité de Dolorès Riopel suscite d’emblée la sympathie. Et cette simplicité dégage la sérénité, le sentiment du devoir accompli que l’on sent solidement établi chez la femme. « Quand on s’étonne que je sois religieuse, je dis que je suis d’abord une femme !» Solidaire de ses semblables, Dolorès Riopel s’enflamme lorsqu’elle exprime l’urgence d’une révolution sociale : « C’est à nous de partir en guerre contre ce système qui appauvrit continuellement les femmes et empêche la famille de s’épanouir! À ce que je sache, nous sommes encore en démocratie, ce qui veut dire qu’on peut frapper aux portes de nos gouvernements pour les en joindre de remédier à la pauvreté croissante.»

De même, elle n’hésite pas à se positionner sir le traitement injuste réservé aux communautés religieuses au début des années soixante : « La révolution tranquille a fait en sorte qu’on a rejeté tout ce qui avait une connotation religieuse. Or, on a jeté le bébé avec l’eau du bain. Il faut penser que les communautés religieuses ont simplement fait ce que les gouvernements ne faisaient pas. Elles se sont occupées de tout le domaine de la santé, de l’éducation et, à partir des années 1920, de tout le service social. Il faut remettre les choses à leur place.»

Aujourd’hui, les communautés religieuses ont été remplacées par le communautaire qui fait encore le travail du gouvernement (souvent avec l’implication des communautés religieuses qui agissent dans l’ombre ) et ce, souvent avec très peu de moyens financier. Et comme l’expose celle qui a passée sa vie à investir auprès des autres, «les organismes communautaires repèrent l’atmosphère sur le terrain et constatent les vrais besoins et les moyens à prendre pour faire émerger les solutions. Ces organismes sont moins coûteux pour l’État qui, en général, ne leur fournit pas le financement nécessaires pour avoir un personnel adéquat. Les organismes communautaires représentent la démocratie en action qui ne s’alourdit pas d’une structure bureaucratique qui empêche la vie!»

À l’heure où triomphe le capitalisme sauvage, les organismes communautaires, souvent ébranlés par le manque de financement, demeurent pourtant essentiels à l’épanouissement des individus à l’intérieur d’une société de plus en plus déshumanisante.« Je pense que notre société de consommation est l’un des plus grands malheurs à travers le monde. Ce qui est triste actuellement, c’est que la télévision qui pénètre tous les continents est en train de rendre tout le monde pareil. C’est l’avoir et le profit qui comptent au détriment de l’être. Il faut retravailler
la conscience sociale et investir à la base de notre société, c’est-à-dire avec le capital humain. C’est la plus grande richesse d’une société.»

Famille Nouvelle
1150, Bouvard Saint-Joseph Est
Bureau 106
Montréal(Québec) H3J 1L4
514 270-0174

Audrey Coté