01 décembre 2000| Vol. 1, No. 5 - Décembre 2000 |
Métier: ménagère, épousseteuse, cuisinière, éducatrice, soignante, conductrice et quoi encore!

« Un des aspects du changement, c’est quand on décide de ne plus se cacher, c’est quand on n’a plus honte et de marcher la tête haute. » La fierté est le première valeur que Denise Caron, la directrice de l’Association des aides familiales du Québec, tente d’inculper à ses 250 membres dont 98% sont des femmes.

D’ailleurs, ce n’est pas anodin si le bulletin semestriel de l’Association des aides familiales du Québec s’intitule La tête haute.

Issue de Au bas de l’échelle, un organisme voué à la défense des travailleurs et travailleuses non syndiqués-ées, l’Association des aides familiales du Québec existe depuis 1975. Bien que l’Association soit peu connue des principales concernées, Denise Caron estime à 10 000 le nombre de femmes exerçant le métier d’aide familiale au Québec, dont 10% habiteraient chez l’employeur.

« On travaille avec des femmes qui ont des emplois dans des maisons privées.
Elles ne sont pas visibles et pas comptées. Elles ne se connaissent pas entre elles et, en plus de ça, elles ont honte de s’identifier comme des aides familiales. » explique Denise Caron. L’isolement des aides familiales constitue l’obstacle majeur au sentiment d’appartenance à la solidarité d’un groupe.

Reconnue par la Loi des normes du travail depuis 1980, l’Association des aides familiales québécoises doit pourtant continuer à lutter pour défendre les droits de celles qui travaillent dans l’ombre des nantis. L’une des grandes préoccupations de Denise Caron est de faire abroger l’exclusion de la protection des normes du travail pesant sur les gardiennes d’une tierce personne. «Une femme engagée pour prendre soin d’une personne âgée et qui accomplit les tâches de préparer ses repas, se lever la nuit pour les médicaments, l’accompagner chez le médecin et est exclue de la loi minimale du travail. Ce qui fait que nous avons des femmes qui travaillent pour 2$ de l’heure.» Qui osera dire, après ça , que l’exploitation de la force de travail des femmes est complètement révolue au Québec?

Quand le privé est politique

Depuis 1990, dès qu’il y a un cumul de tâches domestiques, la travailleuse entre dans la définition classique de la domestique et, par conséquent, elle se trouve protégée par la Loi sur les normes du travail. Or, là où le bât blesse, c’est que plusieurs employeurs refusent de déclarer légalement le travail de leur aide domestique.

La plupart d’entre eux s’organisent pour ne pas avoir à déclarer le travail des aides domestiques afin de sauver quelques dollars par semaine.« Plusieurs employeurs nous appellent, mais quant ont leur dit qu’il faut déclarer la personne, qu’il faut la payer selon la loi, alors là, on perd des joueurs. Ils vont aller dans une agence qui n’exige pas le respect des droits des travailleuses.

Et pourtant, ceux qui disposent de moyens financiers pour embaucher une aide familiale à temps plein sont loin d’être dans la dèche,« Quand des médecins ou avocats refusent de donner une reconnaissance qui permettrait à la personne d’être éligible à l’assurance-emploi ou aux rentes du Québec pour économiser trente dollars par semaine, il y a lieu de se poser des questions en tant que société», s’indigne la directrice de l’Association des aides familiales du Québec. De fait, Madame Caron tente depuis plusieurs années de convaincre les gouvernements de légiférer sur la déclaration obligatoire des aides familiales.« Parce que c’est dans le privé, l’employeur d’une famille refuse de reconnaître sa réalité d’employeur et demeure dans l’anonymat dans notre société. C’est aberrant.»

Mais le motif fondamental de la discrimination sociale à l’égard des aides familiales est que, de tout temps, on a dévalorisé les métiers traditionnellement féminins. C’est le prolongement du rôle maternel que l’on dit « naturel» (ou biologique) chez la femme qui crée cette iniquité sociale et salariale.« Si on regarde d’un point de vue historique, expose la directrice de l’Association il est évident que les femmes qui exercent le métier d’aide familiale remplacent la mère, d’une certaine façon. On a toujours vu ça comme un rôle et non comme un travail qui mérite d’être reconnu, rétribué à sa juste valeur.» De fait, les responsabilités multiples confiées aux aides familiales dépassent souvent les limites de l’acceptable. On veut une personne qui peut cuisiner, prendre soin des enfants, aider aux devoirs, nager, conduire une voiture…et la liste pourrait s’étirer ad nauseam. Bref, la grande majorité des employeurs demandent beaucoup pour ce qu’ils offrent en retour.

L’effritement d’un mythe

Derrières les portes closes des maisons cossues, plusieurs femmes travaillent au noir, dans l’ombre d’un patron, et souvent même patronne, qui a le pouvoir d’abuser. Et l’abus, contrairement au mythe véhiculé, touche autant la québécoise que l’espagnole ou la péruvienne nouvellement immigrée.«On a autant de travailleuses québécoises qui sont battues, humiliées, violées, et irrespectées que les immigrantes. C’est inacceptable.» Le problème fondamental est donc bien plus dans l’isolement des femmes entre elles que dans la barrière linguistique et culturelle.

Ainsi, comme dans la majorité des structures de pouvoir, c’est la loi du «diviser pour mieux régner ». « Les gouvernements, opine Madame Caron, justifient leur passivité en disant que le métier d’aide familiale appartient au domaine du privé. Et c’est cela qui permet de multiples abus.»

Association des aides familiales du Québec
823, rue Laurier (Métro Laurier)
Montréal (Québec)
H2J 1G2
Tél. : (514) 272- 2670 après 13h
Télécopieur : (514) 272-7156

Audrey Coté